seule en scène – préparation pour l’automne 2026

distribution
texte, administration et régie générale
Yves Robert
mise en scène et scénographie
Blaise Froidevaux
jeu
Christiane Margraitner
assistanat et accueil public
poste à pouvoir
gestion des salaires
Le Guichet
production
Cargo15
en savoir plus…
origine du projet
lire
Bénéficiaire de la résidence de la conférence des villes suisses à Gênes durant les mois de mars, avril et mai 2025, Yves Robert a travaillé à l’écriture d’un roman et de trois monologues de théâtre.
Danaé sur le rivage est l’un d’eux.
résidence d’écriture à Gênes
à propos
lire
l’espoir de la mer derrière
La saison était mauvaise, les vents froids, et les plages de galets sombres semblaient inhospitalières. Gênes ne se présentait pas sous l’aspect enchanteur des prospectus de vacances, mais avec le réel d’une grande ville portuaire baignée par la bruine et soumise à l’indifférence des passants devant les vagabonds et les détrônés de la vie.
J’étais là pour écrire, entouré de gens dont je ne comprenais pas la langue, perdu dans une cartographie urbaine inconnue, presque mystérieuse.
La maison supposée natale de Christophe Colomb ne parvenait à me faire croire à la grandeur des explorateurs et à la gloire de franchir les océans.
Sur le port, les vendeurs à la sauvette, pour la plupart africains, démontraient que la migration réelle n’a rien à voir avec la fantasmagorie de la conquête de l’Ouest.
Les perdants battaient le pavé et dormaient sur des cartons humides, parmi eux, quelques femmes.
L’une d’elle, le teint cuivré, racontait le Magreb, la Turquie ou la Grèce, l’âge d’être la mère d’un gamin de vingt ou plus, la peau plissée par les année, pas encore vieillie, mais donnant l’impression d’être à la charnière de la ménopause. Elle exposait l’indignité de sa saleté avec la tendresse d’une enfant perdue, se réconfortant par son impudence à soutenir le regard des gens bien habillés. Elle le faisait comme si elle était détentrice d’un pouvoir ou d’un trésor caché, comme si elle était d’une lignée que rien ne pouvait entacher.
Nos regards se sont croisés sans oser se regarder, comme si nous comprenions ensemble et simultanément que j’allais lui voler sa vie, du moins sa vie imaginée.
En m’éloignant, j’ai pensé à Danaé, cette fille de roi que le destin projette avec son fils nouveau-né sur la mer, un coffre de bois comme embarcation, un cap contraint par les vents et l’espoir d’un rivage.
Que reste-t’il de cette espérance, maintenant que cette femme se tient dans la rue face à l’indifférence, qu’elle se tient avec le souvenir d’un enfant volé, qu’elle se tient avec la mer derrière ?
Yves Robert, La Chaux-de-Fonds, le 31 mars 2026
extraits
lire
Les flics, c’est comme les chiens, ça ne dort jamais.
Malgré la brume et les rochers, la cachette derrière les cordages, ils ont trouvés, le coffre, l’enfant de la pluie et moi.
Certains matins sont aigres, on s’en souvient toujours. Certains matins sont pitoyables, une lumière qui ne se lève jamais.
Trop d’uniformes, j’ai lâché la main de l’enfant. Je pleurais sur le rivage, les pieds enserrés par les galets et l’eau froide des vagues. Le pêcheur tirait sur les cordages, sans regarder vers moi, une ombre, comme si l’important était sur l’horizon, comme si le cœur était soudain mal tressé, comme si la main calleuse s’était bloquée sur un nœud, gros comme une peine d’amour, une honte qu’on partage pas. Moi, j’étais sur le rivage, le vrai rivage avec les galets noirs, les embruns salés.
L’enfant… J’ai lâché la main, puis les yeux.
Je regardais mes pieds, les galets noirs, la transparence de l’eau froide, les vagues sur mes chevilles et l’arrivée du haut-le-cœur.
Danaé, fille de roi, j’ai lâché… Ils ont dit, sans moi, le gamin aura un avenir.
Hé les passants… Une pièce pour la femme sur le rivage.
Moi, j’ai pas choisi.
On ne choisit pas ses désastres.
Danaé, après un temps.
Je suis Danaé, fille de roi. J’avais recueilli la pluie de l’or entre mes cuisses, pluie battante. J’ai vu tourner le ciel, les étoiles comme un vol de lucioles… Je ne savais rien des étoiles et des lucioles.
J’avais trop soif, trop envie de boire, goûter ce qui n’était pas encore bu. Goûter l’amertume, être bercée par l’absinthe, tomber dans ce vertige où se noie la joie.
Un malheur commence toujours par un malheur, (mais) un malheur qui se déguise, qui fait carnaval, fait de l’ivresse dans les herbes et la rosée. Un malheur qui, d’un beau sourire, prétend qu’il n’est pas un malheur.
Danaé s’adresse à la foule des ombres.
Ohé les passants… Une pièce pour la femme sur le rivage.
La femme sur le pavé… La dépravée.
Danaé rit brièvement.
Une pluie d’or, ça fait mine d’être le bonheur. Ça tombe entre les cuisses, ça tombe d’un sourire qui fait joli, le gentil, l’entreprenant.
La pluie de l’or, ça fait un petit bruit, à cause de la sueur, des cuisses qui rebondissent l’une contre l’autre, de la respiration qui meurt.
Peu à peu, le souffle s’accélère, fait semblant de plus être là, se retient comme une souffrance, comme une noyade.
La brise de terre, avant l’aube, se retient avant d’être une brise de mer. Avant de sentir le sel, l’odeur lointaine des pays qui n’existent pas.
Les pluies de l’été, c’est chaud et agréable, ça fait ce petit bruit.
Je ne savais pas ce que c’était.
Je voulais savoir, vraiment savoir. Si ça fait mal, si c’est du plaisir, si c’est des griffures avec du sang. Si c’est des larmes, un vertige d’ouragan avant les regrets, avant qu’il fasse froid.
C’est arrivé, la surprise d’un orage d’été.
Soudain, toute mouillée… Jusqu’à l’intérieur.
Puis, un froid s’installe, ruine la douceur, laisse un malaise au bord des lèvres.
La joie de l’or ne dure qu’un instant.
Danaé éclate de rire.
Tu ne vois pas venir les temps glacés.
L’or, ça faisait des reflets avec le soleil de juin, des étincelles, même avec les yeux fermés… Des étincelles… Des lucioles et des papillons.
Tu ne vois pas venir l’obscurité où se loge l’hiver.
Ohé, les passants… Une pièce pour la femme sur le rivage.
biographies
voir
- Christiane MargraitnerNée en 1956, elle a fait ses études à Bienne, maturité et brevet d’enseignement, suivi d’un diplôme du Werkseminar Kunstgewerbeschule (École des Beaux-Arts – Zurich). Elle effectue un parcours de comédienne, d’enseignante de théâtre et de metteuse en scène.
- Blaise FroidevauxBlaise Froidevaux est né à La Chaux-de-Fonds en 1961 et vit à Neuchâtel depuis 1998. Il travaille comme comédien, scénographe et metteur en scène.
- Yves Roberthabite La Chaux-de-Fonds en Suisse. Il est l’auteur de vingt-cinq pièces de théâtre, ainsi que deux adaptations de romans destinées à la scène.
soutiens et partenaires











