Charlotte : C’est déjà ça. Des crevettes… Une baignoire pleine de crevettes, une baignoire qui déborde de crevettes… Avec leurs petites pattes… Se baigner avec les crevettes… Je suis fatiguée.
La domestique : Madame… Madame. Vous dormez ? Si je vous dis ce que je suis, vous penserez quoi ? Mes mots les uns derrière les autres. Sur un fil comme vous l’avez demandé. Je passe la porte de votre maison en entrant, en sortant. Je n’existe pas plus d’un côté comme de l’autre… Devenir votre amie ? Moins seule ? Vous voulez devenir mon amie ?
Regardez-vous dormir. Vous avez trop confiance. Votre monde ne change jamais. Vous dormez sur du granit. Vous êtes une gisante sur un tombeau. Je pourrais glisser une ampoule de cyanure dans votre caquet et rabattre la mâchoire. Clac. Comment je pourrais raconter la vie qui est la mienne ?
La crasse, les ruines, l’eau pourrie, l’odeur des pneus brûlés. Vous, vous avez des dessins sur les murs.
Pour vous amuser, vous parlez des morts. Pour vous amuser… Et vous changez d’idée.
La vie savoure la mort. Je viens d’un pays où les vivants regardent les morts dans le blanc des yeux parce que les morts sont partout et ça gêne personne. Nous disons : la vie savoure la mort. Dans votre monde, les morts se sont envolés, vous n’avez rien fait pour les retenir… Peut-être même que vous leurs avez donné des billets d’avions ?
Chez nous la cérémonie est embrouillée parce qu’elle est faite pour ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. C’est un tissu de rêves et réalités. Quand c’est fini, les familles se retirent et fabriquent un personnage de paille presque aussi grand que leur mort… Une poupée de paille. Ils la font boire toute la nuit, l’obligent à danser et abandonnent à ses pieds une bouteille d’alcool blanc.
Au matin, la poupée exténuée se repose sur le côté de la porte des maisons et les touristes, comme vous, Madame, pensent que nous décorons nos entrées avec un art naïf et tout à fait charmant. Elles restent avec nous tout le temps du deuil. Elles somnolent dans un endroit où ce n’est ni la vie ni la mort. Elles somnolent. C’est au milieu. Personne ne sait exactement quel est cet endroit… Des fois je me sens… Moi, ici… Somnolente.
Je vous raconte pour l’empathie. Je parle de la mort. Vous dormez.
J’ai fait le voyage pour venir ici. C’est une porte étroite, il y a une sélection. J’ai fait une école où on apprend à être servile. Ma famille a dépensé tout son argent parce que c’était une chance. Un espoir. Une lettre de crédit qu’ils attendent chaque mois dans le bureau de la Western Union. Il y a un ventilateur au plafond. Il fait toujours chaud. Ils attendent. Chaque mois que je peux, j’envoie un mandat avec l’argent que je peux. J’ai l’air de me plaindre. Je ne devrais pas. Vous avez aussi vos problèmes… On peux pas demander trop, ce serait pas juste.
Comme vous dormez… Vos seins se soulèvent… Vous êtes belle. Je suis petite. Je suis serrée de partout et c’est comme si tout voulait déborder de ce rétrécissement. Je fais de la sueur. Les habits frottent, grattent.
Je suis une crevette, vous l’avez dit.
Je suis une crevette. Ma peau est sale. Je voudrais vous prendre à la gorge et serrer. Vous penseriez que quelqu’un vous embrasse, (mais) quand le souffle manquerait… La vie savoure la mort… Folle.
Charlotte : Elle est émouvante… Les animaux quand ils sont petits… Les prendre dans les bras… Crevette, tu es si petite.
La domestique : Madame ? Vous avez écouté ? Madame… Madame.