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la première version de ce travail a été élaborée en résidence d’écriture à Gênes, l’écriture de la seconde version se fera durant l’année 2026.



Moi, j’ai pas choisi.
On ne choisit pas ses désastres.
Danaé, après un temps.
Je suis Danaé, fille de roi. J’avais recueilli la pluie de l’or entre mes cuisses, pluie battante. J’ai vu tourner le ciel, les étoiles comme un vol de lucioles… Je ne savais rien des étoiles et des lucioles.
J’avais trop soif, trop envie de boire, goûter ce qui n’était pas encore bu. Goûter l’amertume, être bercée par l’absinthe, tomber dans ce vertige où se noie la joie.
Un malheur commence toujours par un malheur, (mais) un malheur qui se déguise, qui fait carnaval, fait de l’ivresse dans les herbes et la rosée. Un malheur qui, d’un beau sourire, prétend qu’il n’est pas un malheur.
Danaé s’adresse à la foule des ombres.
Ohé les passants… Une pièce pour la femme sur le rivage.
La femme sur le pavé… La dépravée.
Danaé rit brièvement.
Une pluie d’or, ça fait mine d’être le bonheur. Ça tombe entre les cuisses, ça tombe d’un sourire qui fait joli, le gentil, l’entreprenant.
La pluie de l’or, ça fait un petit bruit, à cause de la sueur, des cuisses qui rebondissent l’une contre l’autre, de la respiration qui meurt.
Peu à peu, le souffle s’accélère, fait semblant de plus être là, se retient comme une souffrance, comme une noyade.
La brise de terre, avant l’aube, se retient avant d’être une brise de mer. Avant de sentir le sel, l’odeur lointaine des pays qui n’existent pas.
Les pluies de l’été, c’est chaud et agréable, ça fait ce petit bruit.
Je ne savais pas ce que c’était.
Je voulais savoir, vraiment savoir. Si ça fait mal, si c’est du plaisir, si c’est des griffures avec du sang. Si c’est des larmes, un vertige d’ouragan avant les regrets, avant qu’il fasse froid.
C’est arrivé, la surprise d’un orage d’été.
Soudain, toute mouillée… Jusqu’à l’intérieur.
Puis, un froid s’installe, ruine la douceur, laisse un malaise au bord des lèvres.
La joie de l’or ne dure qu’un instant.
Danaé éclate de rire.
Tu ne vois pas venir les temps glacés.
L’or, ça faisait des reflets avec le soleil de juin, des étincelles, même avec les yeux fermés… Des étincelles… Des lucioles et des papillons.
Tu ne vois pas venir l’obscurité où se loge l’hiver.
Ohé, les passants… Une pièce pour la femme sur le rivage.

Par le passé, la situation du Cargo n’a jamais été stable, néanmoins il a toujours été possible de naviguer malgré les écueils.
Mais force est de constater, une nouvelle fois, que des éléments contraires et imprévisibles mettent à mal le travail qui est le mien, fragilisent les équilibres qu’il était nécessaire de rebâtir, encore, et encore.
Je vous propose de remonter le temps afin de comprendre les origines d’un de ces contraires imprévisibles.
« En 2013 à l’initiative de Daniel Rossellat », nous informe le site de Capitale Culturelle Suisse – CCS (1), « inspiré par le succès des capitales européennes de la culture, le président du Paléo Festival et maire de Nyon s’est entouré de personnes ayant collaboré avec lui lorsqu’il était directeur des événements d’Expo.02 pour construire et défendre l’idée d’un programme de Capitales culturelles suisses ».
Puis cette idée est parvenue, semble-t-il, aux oreilles d’un Conseiller d’État, qui l’a relayée à d’autres oreilles et en fin de compte, elle s’est imposée comme une perspective fantastique pour la ville courageuse sur la montagne, cette ville si fière de sa culture alternative et engagée, si généreuse dans sa culture populaire.
La cible idéale à la réalisation de l’édition pilote.
Personne ne s’interrogeait sur l’origine de la proposition, soit l’un des fondateurs d’un des plus grands festivals musicaux de Suisse, et, de fait, représentant d’une culture d’entreprise et commerciale hors du commun – de l’industrie culturelle.
Ignorer cette relation, comme ignorer son passage à la direction des événements d’Expo.02, c’était prendre le risque de ne pas percevoir la culture managériale instillée dans le projet et l’inévitable destination de pouvoir pyramidale qu’obligerait le désir d’une réussite sécurisée et performative.
Le projet a suivi sa route, et il n’est pas nécessaire d’en dresser la cartographie précise (à d’autres le soin d’en faire œuvre, si besoin).
J’en arrive aux années récentes, vers 2023, un peu avant ou après, et leur suite, avec ma perception des paroles et des actes.
La déflexion est l’action de dévier la direction de quelque chose, un objet, un fluide ou un concept, par exemple.
Mais que vient faire la déflexion ici ?
J’ai par intermittence suivi le développement du projet Capitale Culturelle, lors de deux rencontres destinées à nous faire partager l’impatience et la joie d’y participer, ainsi que par des discussions régulières avec l’un ou l’autre des protagonistes.
En leitmotiv ressortait le principe d’un développement participatif, mais surtout que nous serions informés et consultés.
Dans ce cadre initial, nous avons pu jouer à un semblant de consultations lors de tables rondes et effectuer des collages de post-it annotés.
Quelques insolents, dont je faisais partie, indiquaient qu’une direction pyramidale n’était pas un concept chaux-de-fonnier, puisqu’il attribuerait un pouvoir sélectif sur les artistes ou les structures, autrement dit, cela exigerait un tri dans la culture locale.
Nous recommandions une coordination, soit un système horizontal répartissant les responsabilités et laissant à l’ensemble des protagonistes la capacité d’agir selon leurs compétences.
Nous mettions en garde sur le fait que la verticalité serait dénigrante, puisqu’elle obligerait les postulants à se soumettre au désidérata d’une expertise culturelle.
Certains d’entre nous, pratiquant le métier depuis plusieurs décennies, et très souvent dans des situations de précarité, seraient contraints à une soumission volontaire par danger économique.
En plus, l’imposition de thématiques nous semblait antinomique avec l’action artistique, parce que, par essence, celle-ci doit rester libre de choisir son chemin.
Pour moi, le participatif s’est arrêté là, et je ne sais pas si d’autres ont eu la grâce, par la suite, de tirer des plans sur la comète (2).
L’année passée, par la presse et les réseaux sociaux, j’ai découvert la mise au concours d’un poste de direction artistique, une annonce confirmant le choix d’un système vertical et le risque évident d’une manifestation verrouillée par l’expertise.
Plus récemment est parue une injonction sympathique à découvrir les règles du jeu afin de participer à des thématiques mensuelles, réparties sur douze mois et douze propositions – toutefois, une légère inflexion semblait indiquer, en fin de litanie explicative, que nous ne serions pas obligés de suivre les thèmes proposés.
J’ai perçu cette dernière mansuétude comme l’expression d’une liberté surveillée, car, hors de l’hypocrisie couvrant généralement la répartition inéquitable des moyens dans la culture, je sais que l’appréciation des experts est notoirement favorable si l’on œuvre dans leurs sens ou selon leurs « règles ».
Le participatif, tel que je me l’imaginais, ou tel qu’il était sous-entendu lors des maigres travaux préparatoires, était définitivement mort et enterré dès ce moment.
Il pouvait laisser place à la résurrection souhaitée d’un autre et très différent participatif.
Soit le participatif dans les règles et le cadre fixé par les experts, incitant la main-d’œuvre locale à se débrouiller avec les contraintes et les budgets attribués.
De fait les artistes se métamoprphosaient en prestataires de service, engendrant une inévitable servitude volontaire, où Monsieur Loyal laisse les éléphants et les girafes réaliser un tour de piste sous la lumière, les étincelles et les vivats.
Enivrés par les éclats, après la prestation, ces animaux retournent sagement au paddock.
Mais comment reprocher l’acceptation de cette domestication, quand la survie dépend de la quantité de fourrage attribuée par ce même Monsieur Loyal, lui-même dépendant des dames patronnesses, des partenaires publics ou privés ?
La culture n’est pas un espace libre, c’est une série de faux-semblants, comme le sont les décors de théâtre, et dont il ne faut jamais révéler la face cachée au public.
La déflexion est faite, le participatif de main-d’œuvre est valorisé et se présente sous la forme d’une force de travail local, si possible garnie d’un engouement populaire généreux, force de travail fournie par les artistes et les gens habitants la ville sur la montagne.
Ils pourront devenir cette curiosité indigène qui émeut, par son naturel et sa générosité, les âmes citadines, éduquées et civilisées de la plaine ou du vaste monde.
En tant qu’habitant de cette cité, je ne peux m’empêcher d’avoir l’impression d’être l’un de ces « petits nègres » de Tintin au Congo.
Alignés sagement sur les bancs d’une école en torchis et toit de pailles.
Ils semblent heureux d’apprendre l’orthographe et les mathématiques grâce à un reporter blanc et intelligent – La Ford T est garée sur côté avec dedans, la carabine, la caméra et l’indispensable « boy ».
Dans notre situation, et en transposition, nous devrions être heureux d’apprendre notre métier d’artiste auprès de gens aimables, mais sévères, dont les compétences révèlent d’insoupçonnables qualités, qualités qu’ils pourront exporter ailleurs, sitôt la fête terminée.
Après leur départ et des adieux émouvants, nous balayerons les confettis et viderons les poubelles du banquet.
Qui oserait remettre en cause la réussite d’une telle opération ?
Les différents exécutifs ou législatifs ont attribué les millions nécessaires, les partenaires privés ont engagé leur l’intelligence de sponsors et les médias mordent rarement la main qui les nourrit.
Qu’ils se rassurent tous, à la fin, tout sera propre et les médailles distribuées.
À mes yeux, seule la connaissance des budgets et des stratégies, effectuée en amont des choix, aurait permis la tenue d’une capitale culturelle équitable avec un rapport de force honnête entre les parties et une réalisation typiquement chaux-de-fonnière.
Bref, de l’horizontalité et de la transparence.
Je sais que certains politiciens se sont battus bec et ongles afin d’infléchir le cap, et ont obtenu quelques résultats ténus.
En définitive, je constate leur impuissance tout en saluant leur courage d’apparence.
Comme dit précédemment, il ne faut jamais révéler l’envers des décors.
C’est découvrir la matérialité des supercheries.
Pour ma part, j’ai regardé cet envers, et je me suis dit que je n’appartiens pas à La Chaux-de-Fonds telle qu’imaginée et élaborée par CCS.
Demeure la question : suis-je le seul ?
La réponse est dangereuse, car, dans l’un des cas, je serai solitaire dans ma cité, cité que j’aime.
Il y a presque dix ans se dessinait le projet du Cargo.
Je ne disposais pas encore d’un lieu, mais, tout en cherchant un point de chute, j’élaborais les lignes de conduite auxquels je devrais tenir.
Le moyen le plus simple de faire comprendre ce qui anime mes décisions artistiques, stratégiques et administratives est de porter à votre connaissance quelques-unes de ces lignes.
Pour commencer, l’action du Cargo ne devait pas perturber les équilibres du biotope culturel local et supplanter les activités préexistantes.
Dans ce sens, le Cargo doit rester un atelier, lieu d’artisanat destiné à plusieurs formes d’art, principalement axé sur le travail d’écriture théâtrale et la mise à disposition d’un espace d’exposition.
L’endroit ne reçoit pas de spectacles existants, car c’est un lieu où ils se construisent. On les essaye, on échoue, on recommence, encore, et encore, tant qu’il le faut jusqu’à trouver le geste – un atelier.
Ici, vous ne verrez pas de triomphes, mais des artisans, pas mal de copeaux sur le sol, des pièces ratées et pas mal de sueur.
J’avais la volonté de garantir la liberté sur le diktat du temps, autrement dit, savoir qu’un travail artistique n’est pas une invention qui émerge sur un claquement de doigts, mais qui s’inscrit sur une durée.
Autrement dit, fabriquer des « objets artistiques d’usages (3) ».
Sur un autre terrain, le Cargo est un lieu ouvert, laissant la place à d’autres artistes dans le cadre de résidences, toujours gratuites, et sans sélection artistique, car le seul juge de paix est le public.
Afin de préciser ce point, je m’inscris en réfutation de la conception bourgeoise et méritocratique, laissant les experts déterminer, souvent avant réalisation, ce qui aura la qualité nécessaire pour accéder à la scène.
Ce processus dit de « prescription (4) » est un des moyens de contrôle sur la création, et est surtout la garantie pour la « bourgeoisie culturelle dominante » de déterminer le bon ou le mauvais art, de fermer ou d’ouvrir la porte, de garder le décor propre.
Il est vrai que c’est le regard de l’autre qui donne une existence, mais seulement en aval, car en amont, il est une censure déguisée.
L’action artistique doit appartenir au monde parce qu’elle est un travail et non le gage d’une supériorité sur les autres.
L’art ne plait pas à tout le monde, ce n’est pas important – C’est la raison de la présence d’une machine à café dans les locaux, disponible à tout un chacun, pour parler foot ou de toutes les misères de la vie.
La culture est une généralité englobant les usages de la société et le tissu relationnel entre les individus, et il ne m’appartient pas ici d’en déterminer le cadre précis.
Au Cargo, je m’efforce à faire de l’art, c’est-à-dire d’accomplir le geste d’artisan qui fabrique une œuvre spécifique ne s’appartenant qu’à elle-même, avant que le public pose son regard et son appréciation.
Le résultat demande force de patience et de recommencement, d’avoir l’orgueil d’atteindre ce qui est par essence inatteignable.
C’est une défaite programmée, mais, comme nous le verrons en dessous, je revendique la défaite comme une nécessité.
Comme l’ensemble les activités humaines, le paysage culturel est un champ de bataille où la vérité se perd dans les travées de la communication, situation similaire à sa consœur sur le terrain des affrontements militaires – la vérité, première victime de la guerre.
En m’installant au Cargo, j’ai estimé que le meilleur moyen de retrouver une « ébauche de vérité », je devrais dire d’intégrité, est de chercher la cohérence des actes et des faits.
Si ce que je donne à voir sur scène raconte le monde, alors il m’est indispensable, hors de scène, d’affronter le monde tel qu’il m’apparaît, d’agir en fonction et de ne pas céder aux facilités diplomatiques donnant accès aux moyens de production.
Les propos de ma part d’auteur ne doivent pas être trahis par mes nécessités de producteur.
Dans ce sens, il serait profitable de déposer un projet consensuel en répondant aux règles du jeu fixées par CCS, de rester dans un silence poli et de laisser l’eau couler sous les ponts, mais ça serait contrevenir à la cohérence que je recherche.
Affirmer cette inflexibilité, c’est construire la défaite, car on ne lutte pas impunément contre la détermination des rouleaux compresseurs, que cette détermination soit volontaire ou non.
Le rouleau compresseur compresse, c’est dans sa nature.
Un événement de l’importance de CCS aplanira le terrain et mangera la quasi-totalité des ressources, marginalisera les « ZAD » et bénéficiera d’une aura médiatique hégémonique.
On l’a compris, mais je le dis avec la simplicité des mots, en tant qu’acteur artistique local, je ne participerai pas à la Capitale Culturelle (peut-être me verra-t-on à l’un ou l’autre des spectacles, spectateur attentif et respectueux du travail des copains).
C’est dans ce refus que s’inscrit la défaite, parce que je la choisis.
Ces dernières années, des amis bien intentionnés, et à qui je conserve toute mon amitié, n’ont eu de cesse de me rappeler qu’on ne mord pas la main qui nourrit, qu’il faut savoir faire le dos rond et saisir les opportunités lorsqu’elles se présentent.
Je pense de plus en plus qu’il s’agit d’une erreur d’appréciation et que la défaite est préférable.
La défaite est cet instant magique et désespéré où l’on refuse de reculer, de faire consensus et de se plier aux conditions du dominant.
On sait la défaite inéluctable, car le rapport de force est défavorable, mais on crée un miracle, sous la forme de l’apparition d’une ligne rouge tracée sur le sable du temps, que peu remarque et qui n’est, pour certains, qu’une simple gêne.
La seule existence de cette ligne fragile remet en question le dominant, soit il écrase, soit il s’arrête.
Sa responsabilité est révélée, pour peu qu’on veuille la donner à voir.
Le perdant reste un perdant, il se débrouille avec les ennuis et les désillusions.
Ce qu’il a gagné par sa défaite n’appartient qu’à lui et reste sans valeur pour les autres, même si, parfois, un quidam attentif remarque que la démarche du perdant semble plus légère.
Durant les temps à venir, et surtout durant cette année 2027, le Cargo essayera de maintenir ses activités usuelles en conservant son mode de production, proposant des « objets artistiques d’usages » et garantissant son travail d’artisan (5).
D’un autre côté, et dans un futur proche, je suis curieux de voir les effets, ou l’absence d’effets, sur notre travail suite à la défaite annoncée et assumée.
Cet automne, le Cargo revient grâce à une exposition de photographies de Gênes avec la présentation de deux ou trois monologues réalisés en résidence d’écriture.
En effet, la Ville de La Chaux-de-Fonds m’a offert durant les mois de mars, avril et mai 2025 la possibilité de travailler dans ce port italien.
Je suis sensible à l’importance de ce soutien et je les en remercie.
Après, je ne sais pas la couleur des avenirs possibles, mais on verra s’il se dessine une ligne d’horizon au-delà du brouillard.
En rédigeant cet éditorial, me tourne en tête la ritournelle joyeuse chantée dans un film d’Alfred Hitchcock par Doris Day : Que sera, sera.
Accompagnée par une mandoline, cette chanson entrainante parle de la différence entre nos rêves et le réel advenu de nos vies, mais ce qu’il faut retenir, c’est que cette lucidité n’est aucunement triste et la mélodie demeure enlevée.
Le film est The Man Who Knew Too Much…
le
–
1 LCDF27 est la structure locale gérant le projet de capitale culturelle.
2 Je précise, afin de ne pas l’oublier, que j’ai partagé un repas en 2024 au Cargo avec la directrice artistique et le directeur administratif – à ce jour, en partie à cause de ma mémoire défaillante, je ne saurais dire ce qu’il en reste, à part une impression de brouillard et d’une absence d’horizon (Il me fut toutefois confirmé qu’aucune aide structurelle n’était prévue dans la phase de développement, autrement dit, le Cargo devrait assumer seul les charges liées à l’élaboration d’un projet – pour une structure aussi fragile que la mienne, j’avais indiqué que c’était vraisemblablement éliminatoire).
3 Par opposition à un « objet artistique de consommation » dont CCS est un exemple, soit une utilisation éphémère et spectaculaire nécessitant de grands moyens de mise en œuvre sur une durée courte : une culture à usage unique – par métaphore, un mouchoir en papier moderne, soyeux et pratique versus le mouchoir tissu, rêche, mais réutilisable et ayant traversé le temps.
4 La prescription dans le sens culturel est apparue, entre autres, en Angleterre durant les années Margaret Thatcher. Les prescripteurs avaient pour mission de changer la destination des fonds culturels, jugés comme trop souvent attribués à des créateurs « politiques », en les dirigeant vers un nouvel usage : le divertissement.
5 Alors que je terminais la rédaction de cet édito, armé d’un certain optimisme, le service cantonal de la culture a mis en ligne les critères d’évaluations pour les demandes de subventions. À l’évidence, le travail artisanal et artistique mené à Cargo ne rentre pas dans les visions « prescriptives » issues ou confirmées par la toute nouvelle loi sur l’encouragement culturel. Peut-être qu’un jour, il faudra s’intéresser sérieusement aux conséquences durables de ce texte de loi et se demander pourquoi, à certaines occasions, nos députés font si peu république (mais, c’est une autre histoire).

En ces temps où se dévoile la banalité des monstres, le Cargo expose des œuvres fantastiques, reflets de nos beautés et de nos laideurs.
Au commencement de nos vies, ces créatures étaient tapies dans l’ombre de nos cauchemars enfantins, de nos sommeils chahutés. Ils étaient des effrois que la tendresse pouvait apaiser ou que nos imaginaires enfermaient à l’intérieur des livres d’enfants, pour la journée, avec la précaution d’un geôlier.
Puis nous avons grandi.
Les monstres… En observant le monde, Hannah Arendt consignait leur multitude et leur banalité dissimulées derrière l’épouvantail emblématique d’un dictateur. Elle indiquait que chacun, s’il n’y faisait pas attention, basculerait de l’autre côté du miroir.
Ailleurs, ils ressortaient sous la forme de films et réclamaient le droit de se joindre à nous.
Elephant man de David Lynch revendiquait la considération humaine pour un être défiguré par la maladie et les malformations.
Riddley Scott avec Alien, démontrait que, dans le vide intersidéral, on ne vous entend pas crier, que l’horreur se trouve privée de son expression – le monstre est pour soi et en soi uniquement, fœtus qui ne demande qu’à croître.
D’autres œuvres, moins connues, tel Henry, portrait d’un serial killer de John McNaughton les matérialisaient avec « une presque absence » de jugement moral, obligeant le spectateur à déterminer, seul, sa position face aux dérives criminelles.
Plus récemment, La zone d’intérêt de Jonathan Glazer observe au microscope la tranquillité fallacieuse de Rudolf Höss, commandant d’Auschwitz, et de sa famille logeant dans l’antre du carnage. Le massacre, discret et omniprésent par le son et les fumées, enrobe la joliesse du jardin et l’éclosion des roses. Au centre de cet univers improbable, une piscine, une douche et le rire des enfants s’amusant – un décor endormi sous la verticale heureuse du ciel bleu – les habits, les peaux et les sourires sont épanouis, mais que dire des âmes ?
Pour ne pas céder totalement à l’obscurité, scrutons un registre inverse. Il faut se souvenir de La belle et la bête de Cocteau, remettant en cause l’apparence monstrueuse et appelant à regarder ce qui se blotti sous la surface, sous la première impression, sous les préjugés.
De ce maelström autour de la présence des monstres, masqués ou révélés, je retiens une réplique puissante de la série dystopique Station Eleven.
Un récit où des survivants, une compagnie de théâtre itinérante, traversent les paysages du désastre et s’évertuent à interpréter les pièces de Shakespeare devant le maigre public des rescapés – une réplique fulgurante et ambiguë.
« aux yeux des monstres, nous sommes les monstres ».
En terre occidentale, nous sommes sûrs que le monstre est l’autre parce que nous avons apaisé nos pulsions à l’aide du droit et de nos mœurs civilisées, mais, malgré ces intentions vertueuses, les chemins de nos inhumanités se multiplient sur la cartographie de nos vies, et parfois, nous refermons l’un ou l’autre de nos atlas afin de ne pas voir la conséquence de routes choisies.
La mer Méditerranée rutile, turquoise, sous le soleil de juin et ne dévoile pas au premier abord le cimetière qui sommeille dans les profondeurs.
Qui veux céder son confort pour empêcher les noyades clandestines ?
« Aux yeux des… »
La perversion se nourrit de nos indifférences et de nos silences.
Alors, l’artiste, parfois, trouble l’eau des rivières et nous oblige à percevoir ce qui se dissimule sous la surface, voire dans la fange. Cet acte permet de saisir les contours, la précision, la beauté cachée de l’indicible, et d’en restituer la matière avec la sureté d’un geste mille fois répété.
Ces voyageurs imprudents foulent le territoire dangereux de la lucidité, et, souvent, ceux qui s’y risquent y laissent une partie de leur âme.
Mais tout n’est pas sombre, au contraire.
En admirant L’Enfer de Hieronymus Bosch, nous découvrons que le burlesque supplante la terreur.
À propos du travail exposé, je ne connais pas les motivations de Pierre Estoppey, et encore moins la force qui le contraint à dépenser temps et énergie pour faire exister ses œuvres fantastiques.
De manière générale, je ne sais pas ce qui oblige un artiste à soumettre à nos regards de spectateurs, sa singularité, cette variation se démarquant de nos importants bavardages du quotidien, ce geste fou donnant à voir l’incompréhensible.
Peut-être est-ce une contrainte héritée de l’enfance… Forcer les créatures à se terrer dans le format des cadres ou à l’intérieur des livres d’images.
Un miracle renouvelé nous permettant d’être le geôlier de nos peurs.
Yves Robert

commander le cahier – René Gori et l’amour derrière les clapotis

Lors de notre cale sèche (voir édito précédent), depuis janvier jusqu’à fin juin 2024, dix projets en phase de développement ont été hébergés au Grand Cargo.
Nous avons accueilli dans nos murs 46 artistes, intervenants et techniciens œuvrant à des travaux permettant d’envisager la transmission d’un objet artistique – écrit, spectacle ou installation, etc.
Certaines productions ont été présentées, d’autres appartiennent à l’avenir ou ont rejoint le grenier des rêves oubliés.
La Ville de La Chaux-de-Fonds nous fait confiance et demeure un soutien appréciable, reste cet ancrage qui nous permet de résister aux vents contraires.
Sur le front des tempêtes, la tendance à la normalisation ou à l’uniformisation de l’espace culturel se poursuit. Les bourrasques sont alimentées par des certitudes technocratiques, des désirs de contrôle ou une conscience exacerbée de « l’entre-soi ».
Afin de réfléchir à tout ça, durant l’été, s’impose la lecture du livre de Pierre Bourdieu
« La distinction »
C’est avec plaisir que je vous annonce une nouvelle création théâtrale pour cet automne à propos des aventures amoureuses de René Gori, chroniqueur habitant Utrecht et régulièrement publié dans le journal Le-Ô.
Au plaisir de vous revoir toutes et tous, et place à l’édito
Dans une rue étroite se trouve un curieux magasin dont l’enseigne attire l’œil.
Cravates et vieilles chaussettes – Maison sérieuse depuis 1930
La porte sépare deux vitrines d’égale dimension.
Celle de gauche est remplie par des lots de cravates nouées soigneusement sur des manches de brosses. Les teintes des tissus sont monotones et forment un léger dégradé qui serait apprécié par les huissiers de justice.
Le vitrage de droite dévoile des chaussettes pincées sur des cordes à linge tendues d’un bord à l’autre. La plupart sont usagées, voire reprisées, mais toutes semblent en bon état et se tiennent prêtes à être enfilées sur des pieds de toutes pointures.
Derrière, on devine un comptoir et une caisse enregistreuse désuète. Plus loin dans l’ombre, une petite table ovale munie de deux fauteuils en rotin est surmontée d’un samovar lâchant par intermittence quelques ronds de vapeur. Le boutiquier attend les rares clients avec la patience d’un rideau dormant au soleil. Parfois, il se lève de son siège et époussète la sonnette au-dessus du chambranle.
En face, de l’autre côté de la rue, un fourretout moderne de prêt-à-porter bat le tambour et ne désemplit pas. Les couleurs jaillissent de l’achalandage et éclaboussent les passants par la grâce des néons clignotants. Régulièrement, sitôt sa fortune faite, le propriétaire revend son bien à un nouvel entrepreneur qui changera les logos et les marques, mais les habits resteront à peu près les mêmes. La tranquillité de chacun et le plaisir du commerce sont des valeurs immuables. Sous la lumière crue, le local est sans mystère et les vendeurs étalent leur joie juvénile, se renouvellent, se multiplient et claquent des « selfies » devant les annonces de têtes de gondole.
Je n’avais pas besoin de cravates, de chaussettes, de casquettes, ni du dernier T-Shirt à la mode. J’étais au milieu de cette rue et je regardais alternativement l’Ancien Monde et sa poussière, le Nouveau Monde et ses promesses.
Plus le temps passait, plus je me reconnaissais dans les cravates et les vieilles chaussettes.
Pour dire les choses, et par exemple, je n’ai jamais apprécié ces cafés conçus pour plaire à tout le monde dont le goût est invariable que l’on soit à Sydney ou à Toronto.
Au Grand Cargo, j’aime ce qui s’installe dans la durée, ce qui ne se préoccupe pas des tendances, qui ne se dilue pas dans les convenances et rappelle que le théâtre est un métier de mots, parfois obsolètes, parfois aigrelets, parfois fragiles, parfois petits et discrets, sournois et maladroits, mais qui tous demandent à être entendus pour ce qu’ils sont.
N’ayant pu résister à l’appel de la poussière, je suis reparti deux heures plus tard avec une cravate, qui ne me servirait à rien, et deux paires de chaussettes ressemblant à des accordéons.
Il y a toujours une certaine forme de poésie dans ce qui est d’apparence inutile.
Deux heures, c’est le temps accordé par le boutiquier pour raconter un seul épisode de sa vie.
Pour écouter la suite, je reviendrai.
Yves Robert

Après trois années de turbulences, en ce début d’année 2024, l’Atelier Grand Cargo est en difficulté, voire à deux doigts du naufrage.
Non que le plan de navigation fut mal conçu1, mais principalement en conséquence de diverses décisions de la République et Canton de Neuchâtel adaptant les règles de la redistribution des aides à la production théâtrale. Cette évolution ou renforcement des pratiques a généré, dans notre cas, une réelle situation d’insécurité rendant trop audacieuses toutes productions de spectacles.
Je vis la situation paradoxale de disposer d’un outil de création performant et économiquement stable, mais sans pouvoir garantir, même de manière modeste, la production, donc le travail et les salaires.
De son côté, la République et Canton de Neuchâtel fait avancer à grands pas sa nouvelle loi sur l’encouragement à la culture.
Malgré les discours d’autosatisfaction émaillant des différentes prises de paroles du Conseiller d’État ou de ses services, il est à craindre que les éventuelles améliorations perpétuent l’action très asymétrique de l’État.
Le risque n’est pas tant dans les articles de la loi, mais bien dans les divers règlements de mise en application qui seront établis par l’exécutif et ses services.
Cela soulève les questions de comment s’écrivent ces règlements et qu’elle en est le contrôle par les députés.
Le Grand Cargo est dans la catégorie des structures culturelles indépendantes et singulières, donc par essence, hors de la conformité majoritaire ou dominante.
C’est une position faible.
Alors avec un brin d’audace, concernant cette aventure législative, je parodie les règlements et critères en cours ou à venir, en me référant à ce qui était énoncé en fin du récit La ferme des animaux de Georges Orwell, par une version iconoclaste : « Tous les artistes sont égaux, certains artistes sont plus égaux que d’autres ».
Comme dit précédemment, je n’appartiens pas à la catégorie « des plus égaux que d’autres » et je ne souhaite pas pour autant rallier cet entre-soi.
Ma joie modeste serait d’échapper à l’expertise arbitraire triant les bons et les mauvais entrepreneurs artistiques… D’ailleurs quels sont les experts ayant nommé les experts ?
De manière plus large et de mon point de vue, la République et Canton de Neuchâtel n’a pas de politique culturelle, mais une gestion. Ce qui est radicalement autre chose et n’inclut pas la compréhension républicaine de l’avenir, surtout favorise le développement des usages technocratiques, voire inégalitaires.
Peut-être serait-il temps que le législatif dresse un état des lieux et s’interroge avec sérieux sur ce que représente la culture dans une démocratie ?
Mais, cette tribune ne m’appartient pas.
Face aux empêchements passés2 et potentiellement futurs, le Grand Cargo n’a pas d’autre choix que de cesser ses activités publiques.
Toutefois, le mécénat m’a encouragé à rechercher des solutions alternatives et m’accorde un délai durant lequel je vais tenter de trouver une échappatoire ou provoquer un renversement.
D’autre part, et afin de lever toutes ambiguïtés, il est à souligner que le soutien indéfectible de la Ville de La Chaux-de-Fonds, malgré ses maigres moyens, a révélé un partenaire solidaire et stimulant.
Dans ce laps de temps administratif et de développement d’un avenir possible, l’Atelier Grand Cargo restera actif par l’accueil de nombreux résidents3 en ses murs. De cette manière, il espère collaborer utilement à la mise en œuvre de diverses créations des arts de la scène et de l’écriture.
Cette période qui s’ouvre sera : la saison de la cale sèche.
Après cela, peut-être que le Grand Cargo sera remis à l’eau et entamera une seconde navigation ?
Ai-je de grandes espérances ou de grandes illusions ?
Seul le temps révèlera ce qui doit advenir.
La réponse négative de la sous-commission des arts de la scène qui nous a précipités dans la crise actuelle motivait, entre autres, son refus par l’appréciation que : « ce dispositif est notamment destiné à soutenir des compagnies confirmées qui peuvent se prévaloir d’une reconnaissance par les pairs comprise en termes de tournée ».
Reste à savoir ce qu’est réellement une compagnie confirmée, une tournée, quels sont les lieux potentiellement reconnus, qui sont les pairs et quels sont leurs qualités ?
Cette remarque était outrageante à bien des égards, mais a eu pour effet de m’interroger sur le parcours d’écriture qui fut le mien. Soit en vingt ans, vingt-cinq pièces écrites, et pour la quasi-totalité, portées à la scène d’une manière ou d’une autre.
Parfois, une piqûre à l’orgueil, même si celui-ci est considéré comme un péché capital, se révèle salutaire.
En reprenant le déroulé de mon parcours, j’ai réalisé l’ampleur du travail d’écriture théâtrale accompli jusqu’à ce jour. Face à ce panorama, j’ai décidé de le rendre accessible à tout un chacun sous forme de cahier agrafé dans la tradition de « la littérature de ficelle4 ».
Soit dix-sept publications5 en attendant celles encore à réaliser.
Il ne m’appartient pas de me prononcer sur la qualité de ces écrits, car j’ai toujours considéré que cela relevait de la responsabilité du lecteur ou du spectateur.
J’affirme simplement que je cherche « à faire œuvre », c’est-à-dire à construire le récit de la pensée et des questionnements qui sont les miens, un récit dont je puisse assumer les erreurs, les errements, les malfaçons et les espérées illuminations.
En créant cette collection, voilà que s’ajoute à mes nombreux défauts : l’orgueil de la mémoire.
La Chaux-de-Fonds, le 1er janvier 2024
Yves Robert
1 Le financement de l’infrastructure, majoritairement soutenu par du mécénat extracantonal, est resté équilibré tout au long des sept années d’exploitation du lieu.
2 voir l’édito du 30 janvier 2021
3 voir la programmation des résidences 2024
4 Écrits courts suspendus sur un fil par des pinces à linges et proposés par les vendeurs à la sauvette dans les rues d’Amérique du sud.
porte-plume – journal Le Ô
À l’Orient, les flammes d’un incendie couvent sous la cendre dégageant une odeur de phosphore. À l’Est, on exhume le cadavre rouillé des monstres d’acier. Au Sud, entre les feuilles mouillées de la forêt pluviale ou dans les déserts arides, les os des massacrés se désagrègent, occultant le malheur des multitudes. À l’Ouest, la joie factice de l’abondance se dilue dans la monotonie des défaites et la gloire des gagnants.
Et puis, l’eau monte et les rescapés s’enfuient en canots pneumatiques. Et puis, l’eau monte et la voiture électrique conquiert des parts de marché. Et puis, l’eau monte et des politiciens s’égosillent sur la faute de l’autre. Et puis, l’eau monte et la conquête de Mars se donne une allure de bouée de sauvetage. Et puis, l’eau monte, mais on ne sait pas où elle s’arrêtera, alors… On danse avec la tristesse d’une fin du monde.
Toutefois, face au désastre, demeurent immuables, ces gestes et intentions esquissés une première fois dans la savane par de drôles de singes nus. Mains tendues, sourires qui élèvent l’âme au-dessus de la peur, regards qui réunissent, bras qui étreignent et consolent, naissance dans les herbes offrant l’espoir d’un avenir, sépulture fleurie.
Il est vrai, l’orage gronde et la foudre, force incompréhensible, s’abat au hasard, sème le trouble, mais ces gestes plus fort que la mort, ces gestes reviennent chaque jour malgré nos terreurs, ces gestes s’inscrivent avec la marque d’une paume posée depuis la nuit des temps sur la paroi d’une caverne, trace éternelle. Ces gestes obligent à rester humains.
Et puis, l’eau monte, un peu de musique, et l’on danse joyeusement sur la tristesse d’une fin du monde.

Petit traité de la marche au désert, ou propos sur la bipédie qui permit aux hominidés de sortir d’Afrique, Où vont les paroles quand le vent les emporte ? est un texte de fiction assemblant des faits réels et des situations vécues par l’auteur au Sahel.
les textes sont libres d’accès pour la lecture individuelle et privée – une demande d’autorisation est indispensable pour toute autre utilisation

Deux survivants d’Hiroshima, les Hibakushas, s’entretiennent avec Robert Oppenheimer, considéré comme le père de la bombe atomique. Un scientifique de génie, idéaliste et psychologiquement fragile. Passionné de culture, grand connaisseur de la poésie, il lit la Baghavad Gita dans le texte et s’exprime dans un français parfait, Oppenheimer s’est interrogé – trop tard – sur sa monstrueuse création. Par-delà la mort, il discute et argumente avec les victimes de la bombe A.


les textes sont libres d’accès pour la lecture individuelle et privée – une demande d’autorisation est indispensable pour toute autre utilisation
hibakushas oppenheimer
de Bernadette Richard
captation publique du 1er avril 2023 – lecture par Caroline Althaus, Manu Moser et Yves Robert

Angèle, un ange nage dans les eaux du détroit de La Sonde et croise le regard bleu du Grand Mérou opaline, et le poisson lui mange la mémoire. Petit à petit, les mots et les souvenirs s’échappent. Comment annoncer ce désastre à Ange, son compagnon ?
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l’essoufflement de l’ange
d’Yves Robert
captation publique – lecture par Laurence Iseli et Blaise Froidevaux

Un ange, présent depuis toute éternité, se trouve confronté à une variante de la maladie d’Alzheimer, soit perdre la faculté de nommer ce qui est, et en définitive devenir une inexistence – une variation de la mort pour les êtres immortels. Il dialogue avec son compagnon, un ange fonctionnaire chargé de la tenue du Grand Bordereau des Choses, le livre où tout est inscrit.

Un homme parle à un ami, Giorgio… Un ami invisible. L’homme raconte qu’il rêve à une femme endormie, une femme qui rêve… Qui rêve à un homme qui parle à un ami invisible et rêve à une femme qui rêve…
Conçu pour un orchestre de cinq instruments, une chanteuse et un narrateur, ce texte est une commande qui fut refusée après écriture.
Le titre posa problème, le commanditaire y percevant des intentions sexistes.
L’ensemble du texte fut évalué à cette aune et considéré comme ambigu.
De surcroit, la chanteuse indiqua ne pas y trouver une profondeur suffisante permettant de nourrir son interprétation.
Je crois que ce récit sommeillera dans les espaces numériques comme une méduse entre deux eaux… Qui sait, un jour, peut-être qu’il piquera un imprudent ?
les textes sont libres d’accès pour la lecture individuelle et privée – une demande d’autorisation est indispensable pour toute autre utilisation

lecture publique par Blaise Froidevaux et Yves Robert
lecture publique par Blaise Froidevaux et Yves Robert
lecture publique par Blaise Froidevaux et Yves Robert

ce texte est proposé à différents éditeurs… patience.
Ou peut-être finira-t-il dans l’une ou l’autre des poubelles numériques qui habitent le monde.
Toutefois, il est possible d’en écouter la mise en lecture publique réalisée à l’Atelier Grand Cargo en collaboration avec le comédien Blaise Froidevaux.
Le manuscrit peut-être obtenu sur demande

Il est assez piquant que la région qui, vraisemblablement, est à l’origine de l’humanité, soit une des seules qui n’ait pas encore été dévastée par notre société. Cette anomalie devrait rapidement être corrigée puisqu’entre les armes automatiques venues des régions frontalières en conflit et l’arrivée de touristes fortunés avides de sensations fortes et son cortège de corruption, les peuples millénaires y habitant ne devraient plus échapper longtemps aux bienfaits de la société de consommation. Déjà, l’alcool, puis l’argent ont fait irruption dans la vie rude mais préservée de ce coin du monde, le reste ne devrait être qu’une affaire de patience.
Les peintures présentées à l’occasion de cette exposition sont directement inspirées, non seulement par l’élégance des personnes composant la mosaïque d’ethnies vivant dans la vallée de l’Omo, située au sud-est de l’Ethiopie, mais aussi par leur destin tragique. En effet, cette fois, ce ne sont pas les missionnaires, ni des aventuriers à la poursuite de richesses inexploitées, encore moins de colons à la recherche d’une vie meilleure qui creuseront leurs tombes. C’est la saine curiosité d’un photographe allemand vivant en France, Hans Silvester, qui, en ramenant de ses voyages successifs au pays des Hamer, Karo, Surma, Bume et autres Mursi des clichés d’une saisissante beauté, et en les éditant dans un splendide ouvrage, aura, à son corps défendant, ouvert cette boîte de Pandore.
Lui-même parle de ses clichés et des poses qu’ont pris ces femmes et ces hommes en les comparant à celles de nos aïeux quand les premiers photographes leur proposèrent de se faire « immortaliser », eux qui devaient les regarder comme ses modèles ont considéré Hans Silvester. Car il s’agit de cela. Les regards paraissent assombris par une volonté de préserver une distance, une fierté qui pourrait aller jusqu’à une sorte de mépris du photographe et, par extension, du monde qu’il représente. Le tout teinté d’une résignation imperceptible, comme s’ils savaient le sort de ceux qui y résistent.
L’artiste espère, par le rendu de sa peinture, avoir pu exprimer toute son admiration, mais aussi le malaise qu’ont suscités chez elle ce qu’elle aura succinctement appris de ces peuples condamnés.
Olivier Perrinjaquet
porte-plume – journal Le Ô
Au soir des derniers bals de l’été, aux heures tardives, les premières brumes s’installent.
Les musiciens rangent leurs instruments et la fatigue étreint les corps. La fête est finie, le sommeil sera court et bientôt les danseurs poseront leurs regards sur le quotidien et le réel du monde.
Dans l’aigreur matinale, les déséquilibres apparaitront tels qu’ils se montrent derrière la vitre qui nous préserve, choses factices, car nous tenons les réalités à distance comme on se protège des chiens enragés en creusant des fossés et en érigeant des barrières.
Nous demeurons en cette illusion parce c’est plus doux, plus confortable, plus rassurant et que cela permet des rêves d’avenir. Cette muraille transparente empêche le regard et conforte à l’acceptation de la grande duperie du mérite. Nous avons gagné notre place dans la course à l’existence, alors nos droits et nos morales autorisent à se considérer supérieurs, maîtres de nos territoires et porteurs de valeurs égalées nulle part ailleurs.
L’autre, dont nous ne connaissons même pas le nom, nous apparaît difforme et indigne de reconnaissance, car ce qui n’est pas nommé n’existe pas.
Leurs misères, leurs guerres et leurs catastrophes sont lointaines et nous en refusons la responsabilité.
Cette grande vitre nous séparant de la vie et déformant le réel à coup d’injonctions et de croyances, garantissant un système où les actions ne seraient pas le fait des hommes, mais une suite de lois naturelles, laisse transparaître de plus en plus l’arbitraire.
Certains d’entre nous ressentent les premiers signes de la nausée et attendent avec espoir l’apparition d’une fêlure, cette petite brisure qui transperce le verre.
captation publique du 11 juin 2022
Lecture publique par Laurence Iseli et Blaise Froidevaux

C’est l’aube. Une femme sur une montagne est habillée avec des habits d’alpinismes. À côté d’elle, un grand sac déchiré et des affaires répandues sur le sol. Il y a un bruit de vent, un chocard apparaît en silhouette. Quelques bourrasques de neige. Il fait froid.
les textes sont libres d’accès pour la lecture individuelle et privée – une demande d’autorisation est indispensable pour toute autre utilisation

Une femme amoureuse promet d’attendre mille nuits la réponse de l’homme qu’elle convoite. Mille nuits à patienter sous un lampadaire la venue de l’être désiré. Ce soir, c’est la millième nuit et l’instant de vérité approche…
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Un homme amoureux promet d’attendre mille nuits la réponse de la femme qu’il convoite. Mille nuits à patienter sous un lampadaire la venue de l’être désiré. Ce soir, c’est la millième nuit et l’instant de vérité approche…
les textes sont libres d’accès pour la lecture individuelle et privée – une demande d’autorisation est indispensable pour toute autre utilisation

Sur les scènes des théâtres, nous hurlons le monde avec l’espérance d’atteindre la vivacité lumineuse d’une de ces lanternes égayant l’obscurité.
Dans le réel, nous détournons le regard vers un silence rassurant, un empêchement qui écarte les faux pas et les insolences, une distance garantissant notre place à la table de la grande famille culturelle, engraissant la prudence afin de ne pas se métamorphoser en renégat.
Nous dé-nommons ce qui est, espérant que la fiction du « c’est-comme-ça » prenne le pas et conforte la tranquillité.
Mais le malheur veut, car c’est un malheur, que la parole s’échappe malgré soi, vague ou marée incontrôlable.
Alors arrive le temps où il est impossible de ne pas nommer ce qui est.
En cette fin d’année 2021, le territoire théâtral et étatique de la République et Canton de Neuchâtel fut parcouru de quelques soubresauts relatés par la radio neuchâteloise, puis la radio romande, mais sans être repris par la presse locale.
Le sujet était la composition et les actions de la sous-commission des arts de la scène.
La controverse s’égara sur les détails et éluda la question fondamentale, soit est-il équitable d’avoir une structure d’expertise dont certains membres sont à la fois juges et partis ?
Afin de bien comprendre les enjeux, il faut garder à l’esprit que les arts de la scène sont un marché concurrentiel. L’acquisition des subventions, de meilleures dates d’exploitation, d’un public, de compétences techniques, artistiques et de communication demande détermination et savoir-faire.
Sur ces terrains, la lutte est asymétrique puisque s’affrontent des structures non établies obligées à la quête permanente et précaire de subventions non ordinaires face à des structures établies bénéficiant de subventions ordinaires, d’un espace publicitaire et de lieux d’exploitation stables.
Les structures établies sont maîtres en leurs murs et peuvent agir, car c’est bien leur droit, avec une sélectivité personnelle de ce qui sera présenté ou pas sur leurs plateaux.
En étant parties prenantes de la sous-commission, elles se trouvent dotées d’un pouvoir supplémentaire permettant de régir la mise ou non-mise en production de projets conçus par des structures non établies et concurrentes – le pouvoir de régir ce qui se produit hors de leurs murs.
De surcroit par ce biais, les structures établies ont accès aux dossiers de production et ainsi peuvent prendre connaissance des budgets, des objectifs, des innovations, des partenaires sollicités, des salaires, des engagements contractuels, des dates de jeu, des perspectives de réseau ou de collaboration, en bref toute une série d’informations qui dans les secteurs artisanaux, industriels et marchands seraient protégées par le secret des affaires.
Cette dissonance repose sur les postulats que dans les métiers de l’art, le désintéressement et la solidarité sont des valeurs incontournables, que seuls les critères de la qualité, du bon goût et du talent ont force de loi.
Or, les années passant et le sable me tombant des yeux, à la relecture de Montesquieu, je ne puis que m’inquiéter de l’infaillible faiblesse de l’homme.
À ce problème tellement humain, une solution existe par la compréhension et la mise en œuvre de la séparation des pouvoirs.
Cela permet d’épargner à toutes les parties de désagréables ressentiments.
Que cela soit du côté des commissaires en leur évitant de se retrouver dans une situation où leur honneur put être entaché à tort ou raison par quelques problématiques décisions.
Que cela soit du côté des structures non établies qui s’éviteront de ruminer après un traitement apparaissant structurellement inéquitable.
À l’aide de cette voie vertueuse se rétabliraient certains des principes demandant à d’être respectés par nos autorités, car une République ne saurait conserver sa cohérence en bafouant ce qui est nécessaire à la considération équitable des citoyens.
Au-delà de ces faits, le territoire culturel de notre République et Canton de Neuchâtel présente les traits d’un paysage désolé après une bataille de position, certains espaces demeurent intacts et épargnés, d’autres en grande difficulté sont proches de l’effondrement ou de la désertion.
Il serait plus simple de ne pas dresser la carte des désastres et considérer la situation actuelle comme la suite logique et incontournable du « c’est-comme-ça », de même, il serait apaisant de rester à l’abri des murs du château et se moquer de la prédiction affirmant qu’un jour, la forêt…
C’est une erreur véritable, car la gestion culturelle cantonale sépare les intervenants et attise les opprobres.
Dans le cas où nous choisirions l’aveuglement, nous ne saurons plus faire société et il est possible que les lieux institutionnels se métamorphosent en chapelles, que les non-établis affaiblissent leur créativité, rejoignent les formats attendus ou abandonnent le voyage.
Il est à craindre que dispersés et désunis, nous ne soyons plus en mesure d’interpeller les gens, nos voisins proches ou lointains, sur les questions d’humanités, sur le plaisir du divertissement ou la nécessité profonde du vivre ensemble.
Je ne sais pas quand a débuté la transformation de la gestion culturelle vers une réglementation donnant un droit de prévalence à l’institutionnel, du moins à propos des subventions non ordinaires des arts de la scène.
De même j’ignore si le refus à l’accès aux aides pour les nouveaux créateurs a fait l’objet d’un débat politique avant d’être dûment inscrit sur le site des affaires culturelles cantonales.
Le maquillage par la formule « En principe,… » figurant en tête de quelques points de règlement et supposément tolérant et ouvert, ne dissimule pas les réelles brutalités et obscurités du traitement des demandes.
En effet, bien malin qui pourrait tracer le pourtour de ce « En principe,… » et en connaître le champ d’application et ses critères.
L’errance de cette formule ne peut conduire qu’à l’arbitraire.
En 2005 déjà, plusieurs intervenants culturels avaient œuvré à la rédaction d’un rapport intitulé Une constellation en équilibre. Ce travail tendait à faire évoluer la République et Canton de Neuchâtel vers une culture harmonieuse respectant et garantissant la place de chacun. Il fut livré au château et se perdit dans la poussière des Compactus ou dans l’eau trouble des douves.
Depuis, l’État s’évertue à ne danser que sur seule jambe et se réfère à l’expertise du bon goût, c’est-à-dire celui formé et validé en institution ou en académie, afin de déterminer quel membre doit être amputé.
Cette interminable opération se réalise en agissant par la mise en place d’un financement de plus en plus asymétrique, processus rendu invisible par la grâce d’une communication anesthésiante.
Toutefois la réalité de l’environnement culturel, du local au plus large, demeure une épreuve de steeple-chase.
En conséquence, il n’est pas sûr qu’un unijambiste, même ambitieux, y fasse bonne figure.
2021 fut une année passablement chahutée et l’Atelier Grand Cargo a frôlé le naufrage, entre autres et en partie, à la suite d’une décision négative de la sous-commission des arts de la scène.
Ce risque ne sera pas écarté tant que la philosophie de la gestion culturelle cantonale se fondera selon les prescriptions mises en exergue ci-dessus.
Même si le montant des subventions cantonales est d’une maigre ampleur dans la masse réelle d’un budget de production, son octroi est primordial afin de renforcer la crédibilité du requérant auprès des autres subventionneurs publics ou privés.
C’est un verrou qui ne semble pas avoir été perçu à sa juste valeur par l’ensemble de l’organigramme administratif et étatique.
Voilà quelques éléments de l’équation devant lesquelles le Cargo est au mouillage, mais le baromètre s’effondre et le modeste capitaine que je suis, sait être dos à l’abîme avec la certitude d’une impossible reculade.
Devant la tempête, le statu quo amène à coup sûr au naufrage.
Alors, cap sur la houle et les creux des 40° rugissants en vous souhaitant la meilleure des années à venir.
Yves Robert

Aujourd’hui, le temps est à l’automne avec sa nature aux étranges couleurs. La vie éclate en vain avant les froidures de l’hiver et se montre vêtue une ultime fois avec des habits de splendeurs. Geste inutile et pacotille d’artiste avant de tirer révérence. Certains jours le temps est à la douceur, mais le givre du matin indique clairement les premières mesures du « chant du cygne ».
J’ai rencontré Grégoire Müller cet été et nous sommes montés à son atelier, un étage, pas si haut, mais des fenêtres sur l’échancrure des arbres avec une lumière transversale qui arrachait les couleurs de la surface des toiles, balançait crûment la réalité d’un monde sans innocence et m’indiquait que tout art est politique.
J’étais dans l’antre d’un lutin malicieux, l’image semble facile, mais essayez toujours de prétendre qu’un homme est nain et vous aurez la surprise de découvrir un géant. La fragilité du corps et la retenue des gestes, une barbiche s’effilochant sur le temps déjà passé, toutes ces choses frêles n’indiquent en rien la solidité de l’âme et l’ancrage des propos. À l’évidence elles renforcent le contraste. Émotion et faiblesse sont des éclairs de lucidité que seul le cynisme occulte par stupidité, alors savoir regarder les traits fragiles demande une abnégation chargée de témérité et d’écoute. On découvre le paysage réel et les aspérités apparaissent avec leur tranchant, les vallons obscurs deviennent mystères et exigent exploration, un homme n’est plus cette surface un peu risible, mais soudainement un être plein, une « terra incognita » et il nous prend des envies de géographes.
J’ai poursuivi la visite de l’atelier de Grégoire en suivant un cadastre mélangé d’époques et de manières, découvrant une multiplicité d’approches et de représentations du monde. Les toiles amples et magnifiques oscillaient entre plaisir, beauté, dureté et violence.
Rien de ce qui est beau ou laid n’était dissimulé, l’horreur humaine y côtoyait le charme, la douceur s’affrontait à la déchirure.
Je regardais discrètement ce curieux petit homme qui tirait une toile après l’autre afin de me les présenter et il me vint le souvenir d’une histoire, celle d’un personnage égaré dans la lande, la brume et le marais. Désespéré, les jambes prisent dans la boue, il s’écriait en vain :
– Mon âme, mon âme, où te caches-tu mon âme ?
Et tous les spectateurs de cette scène le croyaient victime de la folie sans qu’aucun ne comprenne qu’il était simplement à la recherche de son essence. Sachant l’avoir perdue, il courait après l’intégrité de son être et l’expérience de vie s’inscrivait dans le chemin parcouru et l’effort, et non dans sa réussite. Les témoins qui regardaient depuis quelques abris confortables aux murs solides et aux décorations illusoires, riaient des gestes englués de l’homme maladroit et ne s’inquiétaient nullement de leurs âmes à eux, estimant dur comme fer qu’elles étaient en sécurité dans les compromis.
Ces bienheureux se couchèrent goguenards oubliant rapidement les errements de l’homme perdu.
Mais nous savons qu’un jour il retrouvera cette âme et celle-ci sera accompagnée par des mille de mille autres, celles des petites gens qui étant au service des grandes gens n’avaient pas le temps de s’en occuper.
C’est fou comme les petites gens perdent tout, alors souvent les bonnes gens doivent faire réprimande…
Mais tenons-nous éloignés de cette facilité et posons cette question :
– Peut-être que le rôle de l’artiste consiste à courir vainement après son âme sous le regard des autres ?
Constatons qu’il n’y a pas de feu sacré dans cette quête, juste une abnégation, une solitude et la certitude que l’âme retrouvée sera rejointe par d’autres, que le partage sera universel.
Petites gens, grandes gens, quelle importance devant la beauté du monde ?
Sur le côté est vers la porte d’entrée était disposée une toile dont je suis tombé amoureux. Je me réjouis d’accueillir cette œuvre à l’Atelier Grand Cargo. C’est une grande toile sombre avec un cygne majestueux, les ailes déployées virant sur l’air et la nuit.
Je ne sais pas si les cygnes survolent les terres durant les heures endormies, mais j’admire la blancheur de l’animal, trait suspendu dans l’air qui domine le noir et dont le cou tendu vers l’abime sonde les ténèbres.
Je ne sais pas si les cygnes ont une âme, mais nous ferions peut-être bien d’y croire.
La lumière n’existe pas sans obscurité, le travail d’un artiste se doit d’être complet entre caresse et griffure, sinon il ne restera que guimauve attirante.
Grégoire Müller prend tous les risques, ne cache rien et nous dévoile le monde tel qu’il se montre.
La Chaux-de-Fonds, octobre 2020

Dans les temps chahutés et présents, dans ce moment où le mensonge se ment à lui-même, le sens premier de posture se dilue. À l’évocation de ce terme, il nous remonte en bouche comme un arrière-goût « d’imposture ». Ce n’est plus l’expression et l’exposition d’une position particulière qui domine, mais nous pressentons que l’usage de la posture porte en elle avec régularité une signification insincère et hypocrite issue de la tactique.
Par exemple, les postures politiques abreuvent le monde de vérités changeantes et les changements à force d’être la règle perdent toutes particularités. Ces variances ne sont plus une évolution, mais des régressions, au mieux des redites. Les entreprises et leurs bataillons de communicants nous assènent à coup d’injonctions publicitaires une permanence d’irréalité.
Face à cet environnement, ce biotope dans lequel nous errons, nous risquons d’être en définitive dans la posture de l’homme courbé.
Échapper à cela implique la volonté du regard et l’intégrité des questionnements. Il s’agit sans fausse pudeur de faire partie intégrante de l’image du monde et de savoir dénicher ce qui vrille – ne pas avoir peur du déséquilibre, premier pas vers la conscience de l’équilibre.
On peut considérer que trouver la posture ou la position particulière de l’humain dans le monde est une des nécessités de l’art.
Le travail et le parcours de Pierre Gattoni sont établis sur des recherches multiples et variables, entre autres, les arts vivants, le déséquilibre et le questionnement, mais aussi la stabilité du cadre, la certitude et la rigueur. Un observateur inattentif ne percevrait en cela que la fragilité d’un état de paradoxal, toutefois il n’en est rien.
À regarder de plus près, la cohérence se nourrit de l’incohérence, fait sens et vie.
Une des œuvres exposées de Pierre Gattoni représente un personnage dressé sur un socle vertigineux. Il est une figure exposée au pilori du vertige. C’est un empilement de parallélépipèdes rectangles que par simplification nous nommerons – boîtes.
Ces boîtes, volumes stables par essence, construisent paradoxalement une forme qui se brise et se déséquilibre. La répartition et « l’anarchie » des couleurs sur les facettes renforcent les perspectives et nous devinons le personnage en danger, le percevons comme vivant.
Cet empilement devient soudainement une situation particulière, une forme humaine sur lesquelles nous avons loisir de nous projeter. Nous devenons alors spectateur interpelé et troublé par la proposition et nous appréhendons à nouveau le sens premier de posture – la position particulière d’un corps.
Les autres œuvres exposées sont à chaque fois une variation de positions particulières, chacune contenant un temps et une histoire. Chacune nous interpelant sur une séquence de vie spécifique et pourtant commune à la nôtre.
Un éclair de quotidien dans le quotidien, mais avec ce décalage qui force le regard.
Pierre traverse le monde, la vie et réalise un travail artistique avec ce qu’il faut de décalage pour obliger le regard des spectateurs à se porter hors des évidences.
Il occupe la position particulière de l’artiste
Yves Robert

commander le cahier – Milles nuits ou regarder les grenouilles nager ♀︎

Lorsque j’ai visité l’atelier de Pascal Bourquin, une peinture se distinguait des autres et s’enfonçait dans le cœur comme une écharde.
On y voyait le corps étendu de Carlo Giuliani, un manifestant de 23 ans tué lors du G8 à Gênes en juillet 2001.
L’homme à terre est encerclé par une multitude de policiers en tenues antiémeutes, figures inquiétantes et dont presque aucune n’ose regarder directement vers le cadavre.
J’ai eu immédiatement une affinité pour cette peinture.
En 2001, j’avais pris quelques notes à partir des relations journalistiques traitant de cette première grande manifestation internationale contre la globalisation.
Cela avait constitué le matériel nécessaire à la conclusion d’une pièce de théâtre écrite, elle, en 2003 : La mort de Vladimir.
Je l’ai raconté à Pascal et lui m’a confié avoir été arrêté parmi les manifestants ce jour à Gênes.
Dans le centre de détention où il était retenu, il avait entendu cette phrase si éclairante de l’état d’esprit dominant les forces de l’ordre : on s’en est fait un !
Chaque année, le 20 juillet, il rejoint Gênes et rend hommage à Carlo, mort à 17h27 sur la place Gaetano Alimonda, renommée à chaque fois : Piazza Carlo Giuliani – ragazzo.
À l’évidence, cette peinture vient de loin.
De manière générale, un parcours d’artiste qui ne s’inscrit pas dans le réel d’une façon ou d’une autre court le risque de se révéler insipide.
Parfois, la beauté et la présence du monde se discernent par l’équilibre des couleurs, de la composition, et permet à nous humains, de replonger dans une nature qui fut notre premier habitat et retrouver le plaisir des beautés simples.
Telles sont ses toiles de forêts, de combes et d’étangs, une facette différente de son travail.
En regard de celle exposant le cadavre de Carlo, ce n’est pas une dissonance, mais un contrepoint.
Il y a les représentations d’ateliers, traces d’un passé industriel en disparition. L’homme est absent de l’image, pourtant la présence de son âme reste indélébile. Les fantômes des perdants de la disruption demeurent.
L’homme réel et le travail réel ont été effacés par la robotisation et un progrès autoproclamé, mais toutefois le souvenir est tenace.
Peindre, c’est résister à la vitesse et accepter la lenteur, c’est inscrire du temps sur la toile, y accrocher de la mémoire.
On le voit, la palette de l’artiste est large, l’homme est complet, sa discrétion : une sagesse.
Un pas de retrait afin de mieux cerner la complexité du monde et le donner à voir avec l’humilité du peintre.
La représentation de la mort de Carlo Giuliani ne s’est pas faite sur un coup de tête ou dans la précipitation de l’émotion, elle a pris son temps, trouvé sa maturité et s’est construite dans la difficulté avec le souvenir et la douleur.
Je ne sais pas s’il s’agit d’un exorcisme, car cette part de secret lui appartient.
Ce que je sais, c’est que l’ensemble de son travail s’établit avec une démarche intègre.
Humblement, j’espère le travail d’expérimentation mené à l’Atelier Grand Cargo être sur une ligne similaire.
Soit ne pas être innocent et ne pas s’inquiéter des tabous, montrer ce qui nous apparaît être le monde, fût-il violent, indélicat et provocant, mais toujours s’accrocher à cette alouette fuyante : la rigueur, à ce nuage inaccessible : la beauté.
Gênes, le 21 juillet 2019

C’est le récit de la vie d’une femme amoureuse, perdue et éperdue. Elle aime un homme tel qu’il est et le prend dans son intégrité de la beauté à l’obscurité. C’est aussi le trouble de l’orgueil, poison subtil qui fait perdre la raison et provoque la chute, stimule le comportement vers une folie stupéfiante. Convaincue par l’illusion d’être supérieure ou égale aux divinités, Niobé laisse ses quatorze enfants se faire massacrer. La conscience tardive de son malheur la pétrifie, elle devient rocher avec deux ruisseaux de larmes.
Nous la découvrons à son réveil après mille ans, mille jours, peu importe, car ce matin-là le temps n’a plus d’importance. Sa mémoire troublée reconstitue les épisodes de sa vie et remonte à rebours son destin jusque vers l’enfance.
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Au-delà de la qualité esthétique des photographies de Roberto Romano, j’ai été immédiatement interpellé par la résonance fantomatique de ces lieux morts capturés en images, cadavres modernes et témoins de notre époque : le temps des intendants.
Je ne saurais pas dire quand cela a commencé, mais un jour, ils étaient là. Ils avaient des sourires affables et serraient les mains de chacun comme s’ils s’entretenaient avec un ami cher. Pratiquant le pouvoir, ils furent de moins en moins concernés par le réel et devinrent de plus en plus redevables à une aristocratie gestionnaire. Leurs idéaux se mélangèrent jusqu’à devenir identiques. La foi dans une même religion économique en a fait d’excellents intendants qui redistribuent largement le produit des terres aux possédants et contraignent les citoyens à l’usure et l’économie.
Pour les plus faibles, de ces manœuvres surgit la ruine.
Drame sans importance tant que demeure l’illusion de la croissance et la perspective de sauvegarder le confort des plus méritants. Alors sur les périphéries se dresse inexorablement un paysage de décombres. Des villes sans hôpitaux s’assèchent, des régions perdent leurs industries, les jeunes tentent leur chance ailleurs, des usines deviennent des friches, les rues se délabrent et les magasins disparaissent derrière la face agglomérée de panneaux tagués et recouverts d’affiches. Lentement, nous nous habituons à cet état qui s’installe dans le quotidien, lentement cette image s’expose jusque sur les murs des musées et sur les parois des galeries – des ateliers comme le nôtre.
Un jour, Roberto nous a présenté son travail et il est devenu évident que nous l’exposerions.
Toutefois ne présenter ces photographies que sur leurs valeurs esthétiques serait à mon sens un acte vain.
Je veux croire qu’exposer ce réel de l’abandon nous permet de conserver, comme un devoir de conscience, la trace de cette humanité barrée d’un trait de plume aux actifs du bilan. Si les intendants s’évertuent à rendre les gens invisibles, cela est plus difficile avec les lieux où ces mêmes gens ont travaillé, vécu, aimé, joui ou souffert. Sur une des photographies de Roberto Romano, quatre assiettes sont restées sur une table, le reste est en ruine. Au-delà de la beauté, les décombres avec leur lumière, nous pouvons nous imaginer un repas interrompu, une discussion tue, la présence d’une famille ou d’amis, des artisans, des ouvriers. En bref un quotidien laborieux.
Qui étaient-ils ?
Nous ne le saurons jamais.
Mais nous pouvons supposer sans trop nous tromper que c’étaient des gens simples, la modestie de la table et des chaises en témoignent.

Pour ma part, je veux regarder dans la profondeur jusqu’à traverser ces splendides images et affirmer que les gens ne sont pas que des lignes comptables – ici vivaient des gens de sang, de pensées, d’os et de chair. Le travail photographique de Roberto Romano nous montre que le monde a été le monde, que du délabrement émerge toujours les lambeaux de la beauté et surnage la trace des existences.
Lorsque nous avons choisi d’exposer le travail de Roberto Romano, les autorités n’avaient pas encore décidé de supprimer l’école de notre quartier, l’un des plus précaires de la ville. C’est maintenant chose faite. Même s’il est difficile de prédire l’avenir, l’hypothèse du délabrement doit être considérée comme probable.
Dans quelques années, peut-être qu’un photographe aussi talentueux que Roberto Romano s’introduira dans les appartements vides, recherchera les meilleures lumières et nous livrera un travail qui nous rappellera qu’ici, joyeusement, des gens ont fait l’amour.